Un métier, une passion : staffeur

09/11/2017 Actualité

Ils sont demandés dans le monde entier. Les staffeurs interviennent dans les palais présidentiels, les châteaux, les hôtels particuliers…  Et la même technique sera utilisées pour réaliser une corniche chez un particulier. Pourtant, leur métier est en voie de disparition. Portrait d’un des derniers staffeurs en France, Jérôme Legros, qui nous en livre quelques-uns de ses secrets.

La galerie du Louvre à Paris, le Palais de la méditerranée à Nice, la salle des banquets à Moscou, mais aussi des palais, des boutiques de luxe, des casinos, des centres commerciaux, des aéroports... et de simples appartements de particuliers ou des immeubles de bureaux : "Ce que j'aime d'abord dans mon métier, c'est sa variété", reconnaît Jérôme Legros, l'un des deux dirigeants de la société ADS (Art Design Staff) créée avec son associé et ami, Alban Dupuy.

Vous avez dit... staff ?

Tous deux ont reçu la même formation, un CAP-BEP staffeur ornemaniste, en deux ans...un métier d'artisanat méconnu du grand public. Il s'agit de réaliser des éléments décoratifs en plâtre pour un bâtiment : ornements architecturaux, corniches, faux plafonds, moulures de style, colonnes et mobiliers, consoles, cheminées... Ce qui donne son nom à la fonction, c'est le "staff", ce mélange de plâtre fin constitué d'une armature d'origine végétale, minérale ou métallique.
"Peu de gens savent ce que c'est ; moi, je connaissais par mon oncle et mon cousin : beaucoup de staffeurs le sont de père en fils, ou ont au moins un membre de la famille dans le métier ! J'ai commencé par faire un petit stage en entreprise qui m'a plu, et j'ai décidé d'intégrer le CFA de Bretigny-sur-Orge pour suivre une formation en alternance, en deux ans. Après avoir obtenu mon diplôme, j'ai continué avec le même employeur." C'était en 1993 et depuis, Jérôme Legros, 42 ans, n’a jamais chômé : il faut dire qu'ils sont de moins en moins nombreux à maîtriser sa spécialité : "Il doit y avoir cinq ou six entreprises qui emploient des staffeurs toute l'année en France, et puis des petits artisans isolés... On était 1500 il y a environ 10 ans, on ne serait plus que 350 désormais !"

« La technique n'a quasiment pas évolué depuis l'Egypte Antique »
Mais pourquoi si peu de candidats ? Peut-être en raison des particularités de ce métier, à la fois créatif, fascinant... et épuisant : "C'est très physique, il n'y a pas de machine, tout est encore fait à la main !" explique Jérôme Legros. "La technique n'a quasiment pas évolué depuis l'Egypte Antique : on emploie une brosse, une gamelle, de l'eau, du plâtre, de la filasse végétale qu'on utilise pour "armer" le plâtre ; on porte la gamelle à bout de bras et on projette le plâtre directement dans un moule, qu'on a conçus nous-même." C'est aussi ce qui le passionne : un staffeur imagine, conçoit, crée, pose les éléments. "Avec les logiciels 3D, désormais les architectes peuvent présenter aux clients ce que ça va donner : nous, on va le réaliser, simplement d'après les plans et photos. On ne fait jamais la même chose, chaque projet est différent !" Bien sûr, il s'agit souvent de restaurer des bâtiments historiques, dans le respect de la tradition et du savoir-faire de l'époque : car on n'a jamais rien trouvé de mieux que le "staff"! "Quand on met du staff c'est à vie, alors que le placo va se désagréger, bouger avec le temps ; même en cas de fuite d'eau, un plafond en staff ne tombera pas. On fera un petit trou, l'eau va s'écouler, on laisse sécher, on rebouche !"
Aussi, le staff n'est pas utilisé seulement pour faire des moulures ou des éléments décoratifs : il sert également à obtenir des plafonds et murs parfaitement droits et lisses, sans raccords, ou encore des cloisons courbes, des plafonds simples mais en biais... toutes les formes sont possibles, tous les décors, tous les projets aussi.
« Notre dernier chantier, un hôtel particulier à Londres racheté par une grande fortune chinoise »
"On peut passer d'un palais présidentiel, à Bakou ou Tahiti, à un hôtel moderne aux formes bizarres, puis à un château en partie incendié, dont on va  refaire à l'identique la partie manquante : on reprend une empreinte d'un motif existant pour continuer la pièce, telle qu'elle devait être. Mais on peut aussi simplement réaliser une corniche pour un particulier, qui a agrandi son salon haussmanien en abattant une cloison avec la cuisine, et veut refaire les angles du plafond en restant dans le style et la continuité de la pièce."  Les demandes peuvent aussi revêtir un caractère très particulier, et le staffeur peut être amené à habiller d'ancien des bâtiments modernes comme à maquiller et travestir des bâtiments anciens !  "Notre dernier chantier à Londres, c'est un hôtel particulier racheté par une grande fortune chinoise : c'est un site classé mais du moment qu'on ne dégrade pas l'existant, on est libre de concevoir de nouveaux décors par-dessus !  La propriétaire veut un style Louis XV dans le salon, Louis Philippe dans le winter garden, Louis XVI dans la chambre... bref, elle a un peu mélangé tous les styles ; et ensuite, elle recouvrira la peinture blanche de feuilles d'or !"  L'extravagance kitsch des milliardaires peut ainsi coexister avec le pragmatisme d'un patron d'entreprise qui a choisi de refaire des "plafonds nobles", comme on dit dans le métier, pour son immeuble de bureaux sur cinq étages... au lieu de plafonds en placoplâtre certes moins chers (30 à 40% de moins !) mais beaucoup moins qualitatifs et durables.

« Moscou, Tahiti, Bakou, Dubaï, New York... J'ai beaucoup bougé ».
Bref, le staffeur ne s'ennuie jamais... d'autant moins qu'il voit du pays!  "Jusqu'en 99, je suis resté chez le même patron, puis j'ai voulu essayer les chantiers à l'export... comme beaucoup de staffeurs, raconte Jérôme Legros. On a généralement des contrats de trois mois, on travaille six jours sur sept, on gagne très bien sa vie... mais c'est très fatiguant. Moscou, Tahiti, Bakou, Dubaï, New York... J'ai beaucoup bougé." Il a même pris... l'air du grand large, en travaillant sur les chantiers navals de Saint-Nazaire, pour des paquebots comme le Queen Mary. "Tous ces grands bateaux utilisent le staff, et c'est complètement différent du bâtiment, même si la technique est la même ! Un bateau à quai est toujours penché, par exemple... donc on ne peut pas utiliser de niveau à bulles ! Pour faire des plafonds droits, on doit se fier aux points de soudure comme repères..."
En 2004, il revient à quai... et s'installe comme artisan ; il passe en société en 2006 et rachète son ancien employeur.  Aujourd'hui, c'est une nouvelle société qu'il a fondé avec Alban Dupuy : ADS emploie, en France et à l'export, une vingtaine de salariés, dont 7 staffeurs en atelier et huit poseurs ; ils font aussi travailler en free lance neuf sculpteurs, sur les chantiers de Londres, Chambord, Nantes... Un seul regret : "Il faudrait former plus de jeunes ! Beaucoup d'anciens sont partis à la retraite et n'ont pas été remplacés. Actuellement, au CFA de Bretigny ils ne sont que deux dans la section ! Et beaucoup de ceux qui commencent abandonnent, malheureusement... Notre métier est d'autant plus fatiguant qu'on doit travailler très vite, sur toute la longueur de la pièce : le plâtre prend en vingt-cinq minutes. Comme on dit, on "court après le plâtre"... mais c'est passionnant !"

 

Brigitte Valotto